En touchant le vermillon, on se salit de rouge. [Proverbe japonais]

Publié le 13 Février 2009

  Article emprunté à Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Février 2009

Péché de gourmandise........                     LE ROUGE A LEVRES

Des beautés pharaoniques aux pin up des années 1950, le rouge à lèvres a toujours exalté la générosité des bouches féminines. Malversation satanique ou expression de la femme libérée, l'artifice serait bien plus qu'un bâton de maquillage.


L'art du maquillage n'est pas une lubie moderne. Déjà Ovide le préconisait-il à ses lectrices, sous couvert de discrétion, ''Que votre amant ne vous surprenne pas avec vos boîtes étalées sur la table : l'art n'embellit la figure que s'il ne se montre pas.'' (1) Trop souvent assimilé à la cosmétique - qui désigne en grec ancien l'hygiène, la parure et la médecine -, le maquillage (terme qui n'apparaîtra qu'à la fin du XVIe siècle) ou ''l'art du fard'' est en fait appelé "commotique". Essentiellement utilisé par les courtisanes, il est alors mal perçu par les sociétés aristocratiques et religieuses. Il faudra attendre plusieurs siècles pour le voir gagner ses titres de noblesse. Le rouge à lèvres participe donc à cette histoire de l'esthétique féminine, pigment destiné à embellir ou prononcer le contour des bouches. La couleur mythique de cet accessoire porte, à elle seule et au fil des époques, un symbolisme multiple et diversifié. Vermillon, carmin, grenade, son camaïeu de tons hypnotise et sublime les lèvres. La bouche devient une arme de séduction pour la femme.

Délicate adoption

 
La Vénus au miroir, Le Titien

Si l'Egypte prône l'art du maquillage, les ''cils noircis ou épilés, les pommettes rosies, la bouche rosée ou carminée'' (2), l'Occident met plus de temps à accepter ce subterfuge que les femmes utilisent pour se rendre plus belles que la nature ne les a faites. A Sparte par exemple, le législateur Lycurgue interdit l'utilisation de peintures corporelles, jugées corruptrices. Sous le Moyen Age ecclésial et chaste, le maquillage, réputé satanique, allie deux péchés mortels : la luxure et l'orgueil. Le théologien Tertullien écrit même, ''Ce qui est de nature est l'oeuvre de Dieu, ce qui est factice est l'oeuvre du diable.'' Malgré ce rejet de l'Eglise, des manuscrits de secrets de beauté, issus de la tradition orale, sont imprimés dans le courant du XVIe siècle. Mais si le maquillage - c'est-à-dire l'utilisation de fard pour les yeux, de poudre de riz pour le blanchissement du teint et de poudre rouge pour mimer une bonne santé - est prohibé, le grenat des lèvres semble dès lors un canon de beauté. L'esthétique médiévale prise des joues à fossettes qui ''flamboient intensément tout comme [des] lèvres vermeilles ou incarnates''. (3) En pleine Renaissance, la redécouverte des techniques antiques de fabrication de pommades pour les lèvres (utilisant certains fruits comme le raisin, la mûre ou la figue) passionne les artistes et la société. L'archétype de la femme doit se parer de trois choses rouges : les lèvres, les joues et les ongles. Vers 1540, le bénédictin Agnolo Firenzuola réalise une série de conférences sur la beauté, décrivant comme esthétique ''la bouche fontaine de toutes les douceurs amoureuses petite ne découvrant que les cinq ou six dents du haut". (4) Les artistes italiens utiliseront dès lors ce modèle pour peindre leurs demoiselles, à l'image de 'La Vénus au miroir' de Titien,dont le carmin des lèvres contraste avec la clarté de la peau.

Décadence romantique

La Goulue entrant au Moulin Rouge, Toulouse-Lautrec

A l'heure du dandysme et du romantisme, nombreux sont les écrivains qui adhèrent à un maquillage maladif, blafard et verdâtre. Si la bourgeoisie se plaît dans ces états cadavériques, les jeunes femmes des classes moyennes et les actrices aux moeurs légères adoptent un maquillage plus prononcé. Huysmans croque ces ''poulettes'' dans ses 'Croquis parisiens' : ''Elles marchent deux à deux, poudrées et fardées, (…) les lèvres cerclées d'un rouge fracassant.'' Dans les théâtres, les brasseries ou aux bals, leurs lèvres illuminent leur visage, promesses d'une voluptueuse caresse. En 1863, Charles Baudelaire écrit alors son 'Eloge du maquillage' ''c'est dans ces considérations que l'artiste philosophe trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser, pour ainsi dire, leur fragile beauté". La beauté artificielle devient idéale au détriment de la beauté naturelle. Sur le visage, le rouge ajoute ''la passion mystérieuse de la prêtresse''. Les peintres illustrent alors cette luxure dans le rouge des lèvres, offrant aux femmes un statut d'idoles de la décadence. Les toiles de Toulouse-Lautrec, 'Femme tirant sur son bas' et 'La Goulue entrant au Moulin Rouge', illustrant respectivement une prostituée à la bouche vermillon se rhabillant et Louise Weber, une cigarette au bord de ses lèvres écarlates, traduisent parfaitement l'appropriation de cette mode, qui tend à se démocratiser de plus en plus, par les classes populaires. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que le maquillage touche toutes les couches de la société et devienne un produit de loisir et de bien-être, doté d'une véritable dimension sociale.   Lire la suite de Péché de gourmandise »

Fruit défendu

 

La bouche écarlate semble douce. Couleur chaude, le rouge pousse à la tentation. Tout comme la pomme de Blanche Neige était rouge, les lèvres sont vermeilles et attendent d'être croquées. Plus qu'un enjolivement, le rouge à lèvres est une invitation au baiser. Comme les fruits sont rouges, la cerise, la figue, la grenade, les lèvres se font sucrées, à l'image des bouches écarlates et arrondies des geishas. Elles deviennent à la fois chemin de luxure et de gourmandise. Doubles péchés pour les lèvres peintes. Et pourtant, les principes hédonistes du Kama Sutra célèbrent la coquette manoeuvre : ''Ta bouche est un coffret recouvert de soie sanglante / Que le désir entrouvre pour y faire resplendir des colliers de perles de nacre." Erotique, la bouche, diabolique pour l'Occident, se fait complice des douceurs de l'amour charnel et nécessaire dans les civilisations orientales. Symboliquement, le rouge a toujours été associé à la passion. Couleur du sang qui apporte l'oxygène au coeur, couleur des joues empourprées à l'annonce d'une galanterie, couleur des robes de mariées mais aussi des prostituées du Moyen Age au XIXe siècle. Le paradoxe du rouge, entre virginité et débauche, gourmandise et péché, s'applique particulièrement bien à ces lèvres charnues qui font la moue.


Divine, mais dangereuse

Marilyn Monroe

Comme le papillon se brûle les ailes à l'ampoule attirante, le rouge des lèvres ensorcelle l'homme. Casanova, professionnel de la séduction, adhérait aux promesses de la couleur, expliquant : ''On ne veut pas que le rouge paraisse naturel. (…) On le met pour faire plaisir aux yeux qui voient les marques d'une ivresse qui leur promet des égarements et des fureurs enchanteresses.'' (5) A partir de 1935, la jeune femme blonde aux cheveux courts et à la bouche épaisse devient la nouvelle Vénus. Dans les années 1950, l'image de la pin up décontractée, sexy et assumant sa féminité prend corps sous les traits de Marilyn Monroe aux lèvres pulpeuses et écarlates. Dès lors, les bouches s'exhibent et se colorent pour attirer l'oeil et susciter l'attrait. Véritable atout de séduction, elles donnent de l'assurance tant à la lolita qu'à la femme fatale qui s'amusent des déconvenues des hommes face à cette nouvelle arme. Fatale aussi car la bouche rouge sang n'est pas sans danger. Aussi Baudelaire se plaît-il davantage à parler des dents et des morsures que des lèvres charnelles qui n'en sont que l'étui séduisant et funeste. Insolente et libertine, la bouche cramoisie blesse comme les vampires. Passé l'interprétation symbolique, le rouge à lèvres devient une arme massive qui libère la femme. A travers son bâton vermeil, cette dernière assume sa féminité. Dans les années 1950, elle devient aussi un être actif, aux mêmes ambitions professionnelles que l'homme. Son maquillage se mue en un atout supplémentaire de puissance. Cette interprétation provenant sans doute de l'éternelle association de la couleur rouge avec le pouvoir car, ''dans le domaine des symboles, rien ne disparaît jamais vraiment''. (6)

Malheureusement, les diktats des magazines féminins, de plus en plus présents et pressants, enferment à nouveau la femme dans un carcan esthétique. Le rouge à lèvres n'est plus le symbole d'une féminité assumée et libérée, mais un marché prenant le corps de la femme comme objet de marchandise. Le sulfureux du rouge a laissé place à un éventail de couleurs perdant de leur symbolique : rose, transparent, bleu pour les plus originales. Les textures aussi se multiplient : repulpant, gloss, waterproof… Produit phare des cosmétiques, il se retrouve dans toutes les trousses de toilette. A titre d'exemple, le chiffre d'affaires de L'Oréal en septembre 2008 s'élevait à 12,912 milliards d'euros. (7) Le bâtonnet de maquillage n'est plus un produit de beauté séculaire transmis de génération en génération, mais un pur produit marketing. S'il en a perdu son charme, les lèvres, elles, continuent de se mouvoir en toute sensualité.


(1) Ovide, 'L'Art d'aimer', éditions Folio Gallimard, 1998.
(2) Dominique Paquet,
'Miroir, mon beau miroir. Une histoire de la beauté', éditions Découvertes Gallimard, 1997.
(3) Idem.
(4) Idem.

(5) Dominique Paquet, 'Miroir, mon beau miroir. Une histoire de la beauté', éditions Découvertes Gallimard, 1997.
(6) Michel Pastoureau, Dominique Simonnet,
'Le Petit Livre des couleurs', éditions du Panama, 2005.
(7) www.loreal-finance.com.


                        Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Février 2009

 

Rédigé par Evelyne, c'est moi

Publié dans #Au jour le jour..

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